La guerre dans les mers fermées au XXIe siècle

Une des spécificités des mers fermées ou des mers étroites est que la proximité de la terre y a une grande influence sur les opérations navales. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il est aujourd’hui accéléré par deux facteurs. Le premier est le rétrécissement du monde : « L’arène physique est bien demeurée la même en grandeur absolue, si on la considère en dimensions linéaires, en kilomètres. Mais si on l’envisage en temps, c’est-à-dire en durée de parcours, on trouve qu’elle s’est singulièrement rapetissée », écrivait l’amiral Castex dans ses Théories stratégiques. Il est évident que ce rétrécissement est d’autant plus sensible qu’on est déjà dans un espace exigu. Le deuxième facteur est ce que j’appelle l’infrastructuration de la mer. L’un et l’autre facteur concourent à remettre en cause le principe de liberté des mers et posent des problèmes spécifiques en termes de conduite des opérations dans les mers étroites. Les évolutions des systèmes d’armes et de leurs concepts d’emploi conditionnent eux aussi la confrontation de la terre et de la mer. Après avoir étudié ces différents points, nous procéderons à l’étude d’un cas concret.

La remise en cause de la liberté des mers

La liberté des mers est une pierre angulaire de la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer – souvent appelée Convention de Montego Bay – qui assure notamment le libre passage des navires dans l’ensemble des espaces maritimes, y compris dans les eaux territoriales, larges de 12 milles nautiques (22 km), et dans les Zones économiques exclusives, larges de 200 milles nautiques (370 km). Ce droit est aujourd’hui menacé par la concurrence accrue dont les ressources de la mer font l’objet du fait de l’épuisement croissant des ressources terrestres, mouvement qui débouche entre autres sur l’infrastructuration de la mer.

En effet, un nombre croissant d’infrastructures vitales sont implantées en mer, dans les limites de la Zone économique exclusive et/ou sur le plateau continental. Les plus importantes sont les plateformes de forage gazier et pétrolier. Aujourd’hui, un tiers de la production mondiale de pétrole est fourni par les quelque 17 000 plateformes existantes. Chaque année, on compte 400 nouvelles installations. Il y a aussi la production électrique par des centrales éoliennes, houlomotrices ou hydroliennes. Pour mémoire, la France s’est fixé l’objectif de produire 6 000 MW à partir de sources d’énergie renouvelables d’ici à 2020, essentiellement grâce à des éoliennes en mer. La zone de sécurité d’une plateforme pétrolière ou d’une centrale éolienne n’a qu’un rayon de 500 mètres. Cela dit, les parcs éoliens comprenant des centaines de centrales ont par conséquent des zones de sécurité de taille importante. On mesure les restrictions que cela implique pour la navigation, en particulier dans les mers étroites. Or, c’est justement dans les mers étroites que l’implantation d’infrastructures au large est la plus facile.

Deuxièmement, il faut réglementer le trafic en mer, notamment lorsqu’il s’agit de passages ou d’espaces étroits, comme la Manche ou la mer du Nord. On parle souvent de la mer comme du « grand large » où la liberté de navigation est presque totale. Or, en partie sous l’effet des éléments mentionnés ci-dessus, il devient nécessaire d’imposer une régulation de la mer : c’est ce qu’on appelle la planification de l’espace maritime. Il s’agit de concilier des intérêts plus ou moins contradictoires entre eux tels que le trafic maritime, la production d’énergie, la pêche, etc. C’est notamment un enjeu majeur pour ceux qui se posent en défenseurs de l’environnement. Le résultat en sera, à terme, une forte canalisation du trafic maritime.

Troisièmement, la course aux ressources entraîne la volonté d’élargir les zones définies dans la Convention des Nations-Unies. Sur ce sujet, c’est la Chine qui est allée le plus loin, puisqu’elle revendique pratiquement l’ensemble de la mer de Chine méridionale, qu’elle veut englober dans sa zone économique, tout en y refusant la liberté de mouvement aux navires de guerre étrangers. Les Chinois qualifient significativement cette zone de « terre bleue nationale » : il s’agit en somme d’une volonté de territorialisation de la mer.

Quatrièmement, on assiste à l’établissement de réserves naturelles en mer. Le gouvernement français a par exemple établi une Zone de protection écologique en Méditerranée, en concertation avec les États voisins et la Commission européenne. S’ensuivra là encore, selon toute probabilité, une réduction de la liberté d’action des forces navales en temps de paix et en temps de crise.

Conséquences opérationnelles

Cette remise en cause de la liberté des mers, particulièrement problématique dans les mers étroites, avait été entrevue par l’amiral Castex : « Au point de vue stratégique, tout se passe comme si la terre débordait sur mer, comme si les continents déteignaient sur les océans, s’épandaient sur eux, à la façon de l’huile ». Il est vrai que Castex donnait à cette remarque une acception essentiellement militaire : il voulait dire que les moyens de défense littorale apparus entre la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe siècle, mines, canons à longue portée, torpilleurs, sous-marins et avions, permettaient aux États d’établir devant leurs côtes des zones d’interdiction de plus en plus étendues. Mais le même constat vaut aujourd’hui au plan économique et il peut entraîner une volonté juridique de territorialisation du large.

Castex remarquait aussi que « L’habitat normal des peuples est la Terre. C’est d’elle qu’ils tirent leur force. L’Océan n’est que le chemin qui les unit et qu’ils se disputent ». Mais pour le coup, ce jugement est aujourd’hui remis en cause par l’infrastructuration de la mer : les parcs éoliens, les plateformes de forage gazier et pétrolier ont un intérêt stratégique qui leur est propre.

Les parcs éoliens présentent en outre des particularités de nature à affecter la conduite des opérations navales. Ils peuvent en effet couvrir des zones assez vastes et produisent un bruit qui peut compliquer la détection des sous-marins. De plus, on sait mal comment ils affectent l’emploi des radars. On pense néanmoins qu’une éolienne – plus précisément son hélice – a une surface équivalente radar de près de 10 000 m2. On sait aussi que les mouvements de ces hélices affectent un radar doppler, équipement d’usage courant à bord des avions modernes. De même, une plateforme de forage pétrolier ou gazier a une grande surface équivalente radar et ses équipements font du bruit.

En somme, les infrastructures déployées en mer constituent un environnement tactique très particulier. Des sous-marins – surtout des sous-marins de poche – et des vedettes, sans parler des petites embarcations utilisées par des commandos ou des terroristes, ont la possibilité de s’y cacher. De fait, les Iraniens ont utilisé des plateformes pétrolières du Golfe arabo-persique comme bases pour leurs vedettes pendant leur guerre avec l’Irak (1980-1988), qui constitua un cas d’école en matière de transformation de la guerre dans les mers étroites.

Mer contre terre

Pour Castex, la puissance navale doit bien souvent attaquer la terre quand elle a acquis le contrôle des communications, ou la maîtrise de la mer. La raison en est que « L’habitat normal des peuples est la terre. C’est d’elle qu’ils tirent leur force ». Cette lutte de la mer et de la terre est d’autant plus forte que les deux milieux s’interpénètrent, ce qui est le cas dans les mers étroites. Cependant, poursuit Castex, « L’influence de la géographie sur les opérations est un facteur qui ne reste pas constant au cours des âges. Il évolue avec le temps, les engins et le progrès technique ».

L’opération Harmattan contre le régime du colonel Khadafi (mars-octobre 2011) est un bon exemple de ce que peut désormais faire la mer contre la terre. La France y a montré une aptitude élevée à intégrer une série d’actions tactiques conduites par les différentes armées : la Marine (porte-avions, frégates anti-aériennes, bâtiments amphibies, sous-marins, avions de patrouille maritime), l’armée de l’Air (AWACS, avions de chasse, commandos de l’air), l’armée de Terre (hélicoptères de l’ALAT), sans oublier les forces alliés. Particulièrement intéressante fut l’action des unités aéromobiles de l’armée de Terre à partir des bâtiments de projection et de commandement (BPC) type Mistral. On mesure le chemin accompli depuis Castex qui, au lendemain de la Grande Guerre et devant l’échec des opérations alliées aux Dardanelles (1915), soulignait plutôt la puissance de ce qu’il appelait « la réaction de la terre sur la mer ».

La confrontation terre-mer est une donnée centrale du jeu stratégique qui pourrait opposer la Chine et les États-Unis dans cette Méditerranée asiatique que constitue la mer de Chine. Ici se confrontent deux stratégies antagonistes : Anti-accès/interdiction de zone côté chinois et Contre-anti-accès/interdiction de zone côté américain. Les Américains parlent à ce sujet de A2/AD et contre-A2/AD – A2/AD étant l’abréviation de Anti-Access / Area Denial.

Il faut d’abord noter que A2/AD et son inverse contre-A2/AD sont des concepts beaucoup plus larges que les classiques opérations combinées dont les mers étroites sont le théâtre depuis l’Antiquité. A2/AD est une stratégie dont l’objectif est d’interdire à une force de s’approcher d’une zone donnée et a fortiori d’y opérer. Autrement dit, on a affaire à une stratégie d’exclusion. Cette stratégie est en premier lieu virtuelle : elle cherche à dissuader toute approche ennemie. Si la dissuasion échoue, il faut évidemment être en mesure de vaincre l’intrus.

Une première étape est d’isoler l’adversaire diplomatiquement et en même temps de renforcer et d’élargir ses propres maillons diplomatiques et alliances. La deuxième étape, pour le contre-A2/AD, est de créer ou de renforcer les moyens logistiques et de soutien nécessaires pour mener à bien les opérations, dont la projection. La stratégie de l’adversaire doit bien sûr s’efforcer d’interdire cette montée en puissance, diplomatiquement ou par des opérations limitées et/ou virtuelles. Dans un troisième temps, les deux antagonistes doivent renforcer leurs moyens de C4ISTAR – pour Command, control, communications, computers, intelligence, surveillance, target acquisition et reconnaissance – et brouiller ceux de l’autre. Dans un éventuel quatrième temps – si la dissuasion échoue –, les adversaires vont se battre dans tous les domaines stratégiques : terrestre, maritime, air, spatial et cyberespatial. Les opérations comprennent alors tous les modes d’action possibles, la traditionnelle lutte contre les forces organisées mais aussi la guerre spatiale, la cyberguerre et la guerre électronique.

La guerre en réseau est la base même du A2/AD et de son inverse le contre-A2/AD, dont le projet AirSea Battle Concept (concept de bataille air-mer) représente un développement important. L’idée est de lier au niveau tactique les forces aéronavales, Marines inclus, et les forces aériennes. On recherche la coopération optimale en temps réel entre toutes les forces en présence et leurs senseurs à très long rayon d’action. Le résultat sera un tempo d’opérations bien plus élevé et l’aptitude à frapper une cible dont les coordonnées seront fournies par l’extérieur : le tireur et le guetteur ne seront plus nécessairement un seul et même acteur. Ainsi un bâtiment ou un aéronef pourra-t-il mettre en œuvre ses armes à grandes distances sans activer ses propres senseurs, donc en restant difficile à détecter : une aptitude qui confère des atouts tout-à-fait remarquables dans la guerre entre forces organisées.

Les enjeux stratégiques de la Baltique

À titre de cas concret, examinons la Baltique, une des mers les plus fréquentées au monde. La situation géostratégique de la Russie n’y est guère rassurante. En effet, elle n’accède à cette mer qu’en deux points : l’enclave de Kaliningrad et le golfe de Finlande, où se trouvent bien sûr Saint-Pétersbourg mais aussi le complexe portuaire de Primorsk et Ust-Luga, le second port russe. La zone de Saint-Pétersbourg forme elle-même une espèce d’enclave maritime coincée entre Finlande et Estonie. Tout l’espace séparant ces deux enclaves se trouve dans l’orbite de l’OTAN.

La mer Baltique est d’une grande importance pour la Russie. Outre qu’elle constitue la seule liaison directe entre la mère-patrie et l’enclave de Kaliningrad, elle constitue sa voie maritime la plus importante et l’itinéraire emprunté par le gazoduc Nord Stream entre Russie et Allemagne. La plus grande partie de l’exportation russe de pétrole se fait également par la Baltique via le port d’Ust-Luga, ceci afin d’éviter le passage par l’Ukraine. Dans ce contexte, il faut signaler le rôle stratégique de Gotland : cette grande île suédoise située au centre de la Baltique s’apparente stratégiquement à un porte-avions fixe.

Plusieurs scenarios de crise peuvent être envisagés entre les pays baltes et la Russie. Si les Russes menaient une campagne-éclair contre un ou plusieurs de ces pays et si l’OTAN tardait à répondre, une opération visant à restaurer le statu quo ante serait très difficile. En cas de crise, il faudrait donc que l’OTAN renforce très rapidement les défenses baltes. Dans un tel cas de figure, Kaliningrad et Gotland joueraient un rôle important. Les missiles anti-aériens russes de type SA 20 déployés à Kaliningrad menaceraient les opérations aériennes de l’OTAN dans la zone séparant ces deux points. Agissant sous la couverture fournie par les SA 20, les corvettes russes armées de missiles SS-N-22 ou 25 pourraient quant à elles menacer les transports de surface dans la même zone. Cela se ferait en toute impunité au début, car par souci d’éviter l’escalade, l’OTAN n’attaquerait Kaliningrad qu’en dernier recours.

Dès lors, les forces de l’OTAN seraient contraintes de passer par le territoire de la Suède. Ce pays a déclaré qu’il serait solidaire de ses partenaires, conformément à l’article 42.7 du Traité européen de Lisbonne. Cependant, compte tenu de son histoire neutraliste et de ses faibles moyens militaires, on peut en douter. Il est d’autre part facile d’imaginer que les Russes, anticipant une crise, s’empareraient tout d’abord de Gotland. L’opération est tout à fait possible car – incroyable mais vrai – cette île stratégique n’est pratiquement pas défendue ! Le déploiement de missiles SA 20 et de missiles mer-mer à Gotland pourrait alors bloquer tout acheminement de renforts vers les pays baltes et on aurait là un parfait exemple d’Anti-Access / Area Denial.

Le gazoduc Nord Stream, pour sa part, illustre bien les implications de l’infrastructuration de la mer. Sa construction a suscité beaucoup d’émotion en Suède pour des raisons politiques, écologiques et militaires : il traverse en effet une partie importante de la Zone économique exclusive suédoise. C’est tout à fait légal selon la convention des Nations-Unies sur le droit de la mer, mais le risque existe que les Russes aient truffé le gazoduc de senseurs, auquel cas il constituerait une menace sérieuse pour les opérations navales suédoises en temps de crise. D’autre part, M. Poutine a déclaré que le gazoduc représente un intérêt vital pour la Russie. Cette déclaration pourrait être utilisée comme prétexte à un déploiement important des forces navales russes dans la ZEE suédoise, ce qui serait évidemment très déstabilisant.

Un autre souci découle du danger des mines. En effet, il reste toujours en Baltique entre 30 et 40 000 mines mouillées pendant les deux guerres mondiales. Un champ de mines anti-sous-marins repéré il y a quelques années s’est avéré en bon état, donc très dangereux. Il se trouvait dans une zone où les sous-marins suédois – ainsi que ceux d’autres pays – ont opéré pendant des années…

Soulignons enfin l’importance des îles Åland[1], qui forment un « pont » entre la Finlande et la Suède et coupent donc la région en deux sous-ensembles : la mer Baltique proprement dite et le golfe de Botnie, au nord des Åland. Celles-ci se composent de milliers de petites îles et îlots. La navigation y est difficile, sauf dans un couloir longeant la côte suédoise.

Les îles d’Åland sont connues dans l’histoire navale française à cause des opérations dont elles furent le théâtre pendant la guerre de Crimée : en 1854, une escadre franco-britannique y bombarda la forteresse russe de Bomarsund. C’était une des premières opérations de projection de puissance de l’ère industrielle. On a affirmé que la menace représentée par cette escadre déployée à proximité de Saint-Pétersbourg empêcha les Russes de concentrer leurs forces en Crimée, et que cela joua un rôle crucial dans l’issue de la guerre. Si tel fut le cas, ce fut une conséquence stratégique accidentelle de la manœuvre alliée, puisqu’il ne semble pas qu’on ait à l’époque compris cet avantage. Quant aux Russes, ils avaient mis en œuvre une stratégie d’A2/AD avant la lettre en minant les abords de Saint-Pétersbourg. En tout cas, dans le Traité de Paris de 1856, les Îles d’Åland furent démilitarisées – elles étaient devenues « la servitude d’Åland » –, preuve qu’on avait compris leur caractère stratégique.

Pendant la guerre civile finlandaise de 1917-1918, ces îles furent occupées plusieurs fois par des forces blanches ou rouges ainsi que par des bolcheviks russes. En conséquence, et à la demande des populations locales en quête de sécurité, la Suède y mena une opération navale importante dans l’hiver 1918. Mais il est possible – la chose n’est pas claire – que cette manœuvre ait traduit une volonté d’annexer l’archipel, « pistolet braqué au cœur de la Suède ». Cette prétention échoua en 1921, quand la Société des Nations décida que les îles devaient appartenir à la Finlande. La Suède dut se contenter d’une nouvelle convention confirmant le régime de désarmement d’Åland, convention signée entre autres par la France.

Conclusion

Les développements technologiques en cours modifient profondément la géopolitique et la géostratégie maritimes. Ils se font particulièrement sentir dans les mers fermées, dans les mers étroites et plus généralement près des côtes. Ils comportent un volet civil, l’infrastructuration de la mer, et un volet militaire, la lutte entre l’A2/AD et le contre-A2/AD, mais le volet civil lui-même aura nécessairement des conséquences militaires. Il crée en effet un nouvel environnement opérationnel, de nouvelles exigences et de nouvelles possibilités. L’équilibre entre les deux stratégies ne peut être déterminé a priori. Les forces navales disposent aujourd’hui de moyens très évolués pour projeter de la puissance et influencer les décideurs politiques à terre, mais ces derniers ne manquent pas non plus de ressources pour défendre leurs approches maritimes et agir de plus en plus loin vers le large.

[1] Matthieu Chillaud (dir.), La question des Îles Åland hier, aujourd’hui et demain, Paris, L’Harmattan, 2010.

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